Ecran(s)
Par Véronique Rabuteau le lundi 28 mai 2012, 16:03 - Médias - Lien permanent
La télévision: outre le fait que se soit mon domaine professionnel, j'avais aussi un grand-père qui participa des premières expériences de transmission dans les années 30 et de la pose de l'émetteur de la Tour Eiffel...forcément, ça laisse des traces.
Je revois le très massif vieux poste de TV stationné dans un coin de son garage (beaucoup plus gros que celui de l'illustration!), que je passais beaucoup de temps à observer, tout en parcourant les manuels techniques et schémas des ingénieurs sur les transmissions par ondes.
Cette "étrange lucarne" (c'est ce qu'en disait le Canard enchaîné dans les années 60), dont certains considéraient alors qu'il fallait impérativement - comme aujourd'hui pour Internet - un accès 'pour tous', car elle allait être un formidable vecteur de diffusion des savoirs, d'accès à la culture et ce, partout en France...
On sait ce qu'il en est advenu (et certains diront de même pour Internet). Demeurent pourtant des expériences intéressantes et des programmes, qu'ils soient de loisir (la civilisation du) ou disons, informatifs et certains modes d'expression plus créatifs, de moins en moins visibles c'est certain.
Aujourd'hui on parle de télévision connectée (télévision raccordée à Internet, d'une façon ou d'une autre, voir cette définition - anglophone), de transmedia, d’expérience utilisateur, de programmes interactifs ou participatifs, de télévision 'sociale'...
La télévision connectée en particulier va sans doute donner lieu dans les années qui viennent à de nombreux développements et usages. Au-delà, je pense qu'une notion qu'il serait temps de retenir, est celle qui consiste à parler d'écrans: le changement radical est aussi là. Des smartphones à la télévision, de celui d'un ordinateur à celui d'une tablette, de ceux qui s'invitent dans une maison, une voiture, dans le quotidien, ses différents moments et ses déplacements.
Il ne s'agit pas de 'concurrence' entre différents modes, mais plutôt d'usages qui vont de l'un à l'autre, suivant le moment de la journée, le lieu, l'humeur. On peut regarder quelque chose en partie sur un écran en partie sur un autre.
Cela peut sembler étrange à ceux qui ne sont pas familiers de ces usages... Mais un programme peut être commencé sur un smartphone, et vu entièrement ou à nouveau sur un écran plus grand. Ou bien, entièrement visionné sur un smartphone parce qu'aussi, il aura été conçu pour cela. Voir d'ailleurs cet excellent article sur le sujet de Gigaom (10 Mai 2012): Want to reinvent TV? Don't forget the TV. Suivant l'article, nous allons notamment vers une "ambient tv" (comme on parle d'un bruit 'de fond' - mais n'est-ce pas déjà souvent le cas?...) et vers des usages modulables.
Quand à ceux qui regardent (le public!) il peut être différent d'un écran à l'autre, et parfois convergent.
Les chaines de télévision doivent donc apprendre à être protéiformes (et c'est intéressant de réfléchir en ce sens); à proposer des contenus différents, qui aussi se répondent, échangent, renvoient d'un écran l'autre - peut-être d'une idée l'autre? - et qui vivent selon des durées très variables. L'ensemble d'une profession s'adapte (devrait s'adapter) et penser en ce sens.
Un mode plus fluide, plus rapide (parfois, mais pas toujours), un temps de juxtaposition d'images, plutôt de côtoiement. J'espère que certains théoriseront sur ce qui va se jouer entre ces images, et comme représentation du monde (je pense par exemple dans l'idée, et en premier lieu - à Aby Warburg autrefois, pour ceux qui connaitraient).
Suis curieuse, et intéressée, par vos avis sur la question. En ce qui me concerne, je pense maintenant 'écrans'...

Illustration 1: History of Broadcasting Timeline Illustration 2: Aby Warburg Mnemosyne - Atlas




Commentaires
Plusieurs constructeurs vont prochainement lancer sur le marché plusieurs modèle de tv connectées mais il me semble que dans un premier temps ça sera surtout pour vendre de la VOD
Véronique, cet excellent billet sur une manière de voir la vie (voire la vivre) à travers un (ou des) « écran (s) » m’amène à livrer en vrac ma réflexion. Pardon, si celle-ci semble un peu tortueuse mais je fais ça au feeling.
Pour moi le mot « écran » ça signifie une chose, un objet plus ou moins grand – de mon GPS de poignet (quelques centimètres carrés) que j’utilise lors des trails (course à pied en nature) à la « toile » de cinéma – dont le nom peut varier selon l’humeur, l’usage, l’instant présent. Là on se rejoint. Quand je bosse sur mon ordinateur, je vois mon boulot sur un ou plusieurs moniteurs. Que ce soit de l’écrit, de l’image, du son et même parfois (souvent) les trois mixés ensemble pour faire de la vidéo. Et je navigue de l’un à l’autre de ces moniteurs au fur et à mesure de la fabrication d’un travail qui devient un média au moment de sa diffusion (professionnelle/publique/privée).
« Écran » ça signifie aussi tout ce que l’on ne voit pas. Tout ce qui est hors du champ de l’écran sur lequel se déroule quelque chose. Autrement dit, tout ce qui fait écran mais qui produit dans le meilleur des cas du lien social, de la culture, de la créativité dans les domaines artistiques, de la communication, des nouvelles technologies, des nouveaux métiers… bref, dans la vie de la cité. Et dans le pire des cas, tout ce qui vise à faire du fric par la dépolitisation et un robinet ouvert d’où coule de l’eau tiède, une culture « mainstream » qui laisse beaucoup de monde sur le bord de la route. Car ce qui fait écran ça tient aussi de la politique, de l’économie, de la puissance financière portant de l’idéologie et des modes de penser.
Si je me réfère à ma vie personnelle et professionnelle, ça fait déjà un bon moment que je vis et fais tout un tas de choses via des « écrans ». Par exemple, à la fin des années 1980, quand je participais à la reconstruction du CNIT à La Défense, pour la 1ère fois un plateau informatique équipé d’ordinateurs et d’écrans (moniteurs) et autres outils et logiciels de conception/dessin réunissait architectes, ingénieurs et techniciens de tous les corps de métiers pour faire de la conception et de l’édition de plans d’exécution quasiment en temps réel. Sur les différents chantiers qui composait le nouveau CNIT, chaque équipe de la maitrise d’œuvre et de l’ingénierie était connectée à ce plateau informatique et on s’échangeait une multitude d’informations dans une journée. C’est aussi dans ces années-là que la « domotique » (commande programmée à distance d’installation de chauffage, par exemple ou de toute une série d’appareils et d’équipements d’un bâtiment) a fait ses premiers pas sur le marché. Là aussi, on lisait déjà des informations sur des écrans.
L’écran comme prothèse de communication nous est déjà « indispensable/incontournable ». Naviguer d’un écran à l’autre pour s’échanger des informations sur ce que l’on vit en temps réel aussi. Ce week-end de Pentecôte, avec mon club nous sommes venus en Bretagne participer au Trail de Guerlédan (25 coureurs + les accompagnateurs). Tout au long de la compétition chacun recevait/suivait/donnait des informations selon qu’il était coureur ou accompagnateur. Les smartphones, iphones, tablettes, appareils photos, caméras, GPS de poignet ont chauffé. Ainsi nos accompagnateurs étaient répartis sur l’ensemble du parcours pour nous encourager et donner des nouvelles sur nos temps de passage d’un point à un autre et nous réserver un accueil de folie à l’arrivée. Mais plus encore, un autre groupe du club courait un autre trail autour du Lac d’Annecy et on suivait en même temps ce que faisaient les copains. Idem pour eux avec nous. Et maintenant on va s’échanger des photos et autres vidéos de ces sorties. Là aussi on se rejoint. Il y a complémentarité des modes d’usage des « écrans » et en tant que public on est à la fois différent et convergent. Quand on y réfléchit à tête reposée ça peut sembler en effet vertigineux.
De la créativité et des contenus différents à voir sur des « écrans », il y a en déjà. Témoin cette installation vidéo de Nicolas Clauss, « Terres arbitraires et Illuminations – Marseille 2011 », dont parle Marina Da Silva dans un article paru sur le blog du Monde diplomatique Le lac des signes, « Regarder autrement la jeunesse des quartiers populaires » (http://blog.mondediplo.net/2012-05-...). Souhaitons qu’il y en ait encore beaucoup au fil du temps qui passe.
Quant à cette profusion d’images et la représentation du monde, à propos des grands networks comme CNN, voici ce qu’en dit Andrea Semprini à la fin de son livre CNN et la mondialisation de l’imaginaire*.
« La vraie question n’est alors pas d’être pour ou contre le McDream, pour ou contre la mondialisation de l’imaginaire, mais d’analyser ses contenus et ses enjeux dans le contexte international actuel, caractérisé par l’après guerre froide et la généralisation des réseaux d’information et de communication. La virtualisation de l’économie, le développement de valeurs post-matérialistes, « la mise en flux » des systèmes sociaux déplacent le barycentre de la compétition internationale de l’affrontement militaire ou économique à ce que l’on pourrait définir comme l’affrontement symbolique, c’est-à-dire le conflit ou la confrontation entre systèmes de valeurs et modes de vie différents. Dans un contexte où une plus grande liberté de choix et d’autodétermination est donnée aux individus, c’est son caractère attrayant qui va déterminer le « potentiel de succès » d’un modèle social. Et cette attractivité est à son tour façonnée et nourrie par la production de représentations, d’images, des styles de vie, de valeurs – bref, d’un imaginaire – qui attribuent à tel ou tel modèle un contenu et une désirabilité.
CNN, est sans doute un des protagonistes de ce processus. La chaîne tisse en continu un monde possible qu’elle présente comme vrai et dont elle fait la promotion en même temps qu’elle le décrit. En nous présentant une planète homogène et mondialisée, CNN nous fait croire que ce monde existe, qu’il est attrayant et désirable et, par là même, le fait « exister ». C’est dans ce mécanisme d’efficacité symbolique, dans cette capacité à présenter la mondialisation non seulement comme un phénomène ou tendance mais aussi comme finalité et comme valeur que résident le contenu idéologique et le véritable enjeu de CNN. »
Comme vous Véronique, je pense « écran ». C’est pourquoi je suis intéressé et passionné par ce qui se passe sur l’« écran » et tout ce qu’il y a derrière et autour de l’« écran », la tv interconnectée. Car au final, on parle de mon rôle de citoyen dans la vie de la cité.
PS. Merci pour la découverte d’Aby Warburg.
* Andrea Semprini, CNN et la mondialisation de l’imaginaire, Collection CNRS Communication, CNRS Éditions, Paris, 2000.
La tv a connu un chemin assez long et sinueux, et on en voit pas la fin...La tv devient un ordinateur, mais ce n'est qu'un début
@Cédric: merci pour le commentaire (mais désolé pour le lien, mais si très attrayant à cette période!). Pas que (VOD) il y a d'autres utilisations (compléments d'infos, vidéos inédites, en longueur; un jour, interaction en temps réel, etc).
@Pierre-Antoine: merci, et c'est vraiment toujours un plaisir de vous lire.
Les mots 'efficacité symbolique' sont particulièrement adaptés au monde d'aujourd'hui dans sa représentation de l'imaginaire, là ou ce mot devrait sans doute garder/chérir cette notion d'inachèvement du monde...qui rend désir et action possibles.
Je vais aller explorer vos références et sources, merci!
Quand à Warburg...tant à dire. Giorgio Agamben a beaucoup travaillé sur lui; Georges Didi-Huberman aussi par exemple.
@Juan: désolée, mais pas de lien commercial.
Est-ce qu'un développement comme Internet serait possible ? Je ne demande qu'à voir, mais cela me semble mal parti tant le marché est verrouillé et maintenu dans l'immobilisme par des majors qui ne voient pas plus loin qu''à très court terme...
Qui prendra le risque d'investir sur ce canal difficile à monétiser vraiment ?
Les écrans sont partout : TV, GPS, mobile, PC... Aujourd'hui, on veut les mettre sur les frigo pour commander ses courses sur Internet, sur les montres qui deviennent des couteaux suisses... Or, notre regard à parfois besoin de regarder l'horizon. L'Homme va-t-il perdre sa vue de loin ?
Article intéressant, beaucoup plus de matière que dans les autres blogs que je visite en ce moment.
Une remarque... Quand tu dis que les chaines doivent s'adapter à tous ces écrans... Je suis en parti d'accord (pour répondre aux nouveaux usages du public crées par Internet). Mais d'un autre coté, ces activités ne génèrent pas de valeur. Pour tous les groupes médias, hormis FTV, l'objectif est de faire de l'argent. Mais les activités web des broadcasters français ne sont pas rentables... Ni les activités mobiles... Ni les activités de télévisions connectées (je n'inclus pas l'IPTV)... Bref, pas facile de savoir quoi faire pour s'adapter et conserver notre concentration médiatique typiquement française.
@Céline: certains le monétisent très bien sur des usages spécifiques.
@André:
@Netbook: Merci. Pas que FTV (argent public). Sinon, c'est un peu un 'effet domino': le fait d'être présent là répond aussi bien à: communication; créativité; développement, diversification, innovation etc. Et, au-delà: à plus long terme, qui sait, les frontières seront certainement différentes pour ceux qui proposent du contenu. Quand à la concentration médiatique: non, elle n'est pas que française...
(désolée pour le lien).