Science et Histoire
Par Véronique Rabuteau le lundi 7 décembre 2009, 13:34 - Communauté - Lien permanent
Titre explicite, non? D'aucuns vont peut-être me dire que je sors de mes sujets de prédilection en m'avançant sur le terrain qui serait glissant des sujets d'opinion.
Je fais en tout cas référence aux discussions en cours sur la proposition qui consisterait en France à supprimer les cours d'Histoire pour les terminales scientifiques
Le problème est que ceci, finalement, n'est pas tant un sujet d'opinion qu'un sujet de fond et qui ne date pas d'hier - loin s'en faut!
Il entraine à sa suite tellement de fondamentaux que cela va être difficile de les organiser pour vous en rendre compte.
Je vais me limiter à deux éléments qui ont toujours été importants pour moi (oui, une littéraire qui s'intéresse à la science):
- I. Science fondamentale vs science appliquée.
Ce type de positions renvoie - me semble-t-il - aux problématiques de la science d'aujourd'hui: recherche fondamentale vs recherche appliquée (en France tout particulièrement).
Ou comment former de futur professionnels de la recherche qui auront "le nez sur le guidon" (de la recherche appliquée) et peu d'ouverture. Je sais bien que les deux directions sont nécessaires, mais que l'une n'éclipse pas l'autre!
A l'heure où la question du financement de la recherche (fondamentale) est plus que jamais sur la sellette - évaluation en cours des unités de recherche (laboratoires) par l'AERES à grand renfort d'expertise de prix Nobel - je veux juste souligner ce que Schrödinger décrivait si bien dans "Physique quantique et représentation du monde":
Beaucoup s'imaginent, dans leur complète ignorance de la science - qu'elle a pour tâche principale la mission auxiliaire d'inventer, ou d'aider à inventer, de nouvelles machines qui amélioreront nos conditions de vie. Ils sont prêts à abandonner cette tâche aux spécialistes, exactement comme ils laissent aux plombiers le soin de réparer leur tuyaux. Si des personnes qui ont cette perspective décident de la formation à donner à nos enfants, le résultat doit être nécessairement celui que je viens de décrire.
Autrement dit, la science (fondamentale) a besoin de la philosophie, de l'épistémologie, de l'Histoire, d'ouverture et de culture. Sans science fondamentale pas de changements profonds pour l'avenir.
On devrait offrir Schrödinger - et quelques autres - à tous ceux qui décident des cursus de formation en science!
- II. L'Histoire.
J'ai eu la chance de travailler parfois avec des historiens qui m'ont appris beaucoup. Et, notamment, une chose simple: il est nécessaire de toujours situer un sujet dans un contexte. Les choses n'arrivent pas "comme ça". Il faut pouvoir changer d'angle de vue, sortir de, questionner les analyses et les évènements passés (ceci est valable pour les sciences, comme pour le Web par exemple).
L'un des endroits - accessible au plus grand nombre - où l'on peut être amené à le faire, c'est bien l'école - n'en déplaise à un adolescent de ma connaissance qui ne comprend pas pourquoi en cours de physique personne ne sait qui est Einstein et ce qu'il a fait, et que sorti des définitions "par coeur", on n'évoque rien d'autre... -
Donc, juste pour souligner encore une fois l'importance de la culture en science, des approches interdisciplinaires et, par dessus tout, de l'ouverture d'esprit nécessaire pour aborder le monde. Doté de solides bases.
C'est dit.
Illustration Wikipédia




Commentaires
je suis profondément révoltée par ce projet, c'est franchement scandaleux. comme ça l'école va produire des gents avec les esprits réduits à un seul domaine de connaissance sans culture générale et sans compréhension de ce qui est le monde vu d'un point de vu diffèrent, pas scientifique! merci pour cet article
Bonjour.
Le lien avec l'article du Figaro semble corrompu, ce n'est pas grave.
La culture générale et la transversalité, on connait, hélas. N'étant plus opérationnel dans le système (sauf en soutien scolaire) depuis longtemps, j'observe de l'extérieur, en suivant quelques retours du vécu de l'enseignement sur Canalblog (où j'ai donné deux ans).
Luc Chatel a peut-être quand même raison de tenter cette réforme. Tout d'abord, la spécialité française de la philosophie au bac n'en est pas affectée. La future élite pourra en principe encore penser.
Ensuite, voir le problème concrètement. Les diplômés scientifiques français ont une fâcheuse tendance, après obtention du sésame de l'élite, à s'orienter dans les écoles d'ingénieurs et de commerce, et les IUT, ce que l'on ne peut leur reprocher. Si la sélection est faite partant de critères " fondamentaux" d'exercices de maths, c'est leur problème. Ce qui pose davantage question, en revanche, ce sont les désertions des filières scientifiques universitaires, qui conduisent "en théorie" à la recherche fondamentale, peu aidée en France, par les bacheliers scientifiques.
Ce qui est problématique en troisième lieu, c'est la surdétermination des filières littéraires ou tertiaires techniques par exemple le droit, l'histoire, voire artistiques par les bacheliers scientifiques qui peuvent faire état d'un niveau d'abstraction formel "supérieur" (sans transcender considérablement), mais qui sont souvent bien secs quant aux contenus, ce que l'on appelait autrefois les humanités. En ce qui concerne les filières médicales, le poème est encore plus complexe, en dépit des étymons grecs du vocabulaire de médecine.
Ceci est un problème sérieux, car indirectement, cette réforme peut accréditer la valeur qualitative, voire même ontologique, de la filière littéraire.
Elle en a plus que jamais besoin en France, victime d'une certaine tradition cartésienne.
@mutuelle santé: merci.
@Gé: merci pour le lien, je vais rectifier. je n'ai évidemment pas votre expérience d'enseignement. Mais, sur la philosophie "spécialité française au bac", certes, avec si peu de temps d'enseignement! Au sujet du reste, et avec ce que j'en connais, qui est limité: recherche fondamentale en France, c'est une vraie problématique.
Sur culture (pas générale) et transversalité: non. je ne peux pas expédier ceci si vite.
Côté sciences, nous pourrions reprendre les échanges Feyerabend vs Lakatos!
De mon côté je suis comme toi @Véro, je suis pour conserver l'histoire en terminale pour les cursus scientifiques!
Le bac scientifique fait parti du bac dit "général" et il est important de conserver l'histoire dans son enseignement ! Excellente soirée à toi !
L'histoire est plus qu'une matière, c'est la culture, la connaissance et les clés pour comprendre notre monde actuel...
Coïncidence malheureuse que cette situation où ceux qui décident de mettre en débat l'identité française donnent dans le même temps l'impression de minimiser l'importance de l'enseignement de l'Histoire (de la France...) à certains futurs jeunes bacheliers !!!
@Cindy @fredheas: merci à tous deux.
@insolité85: ah, oui! pas mal...
Quels sont les contenus effectifs de l'enseignement ? Est-ce une explication des conflits ou des guerres par leurs causes et leurs conséquences ? Histoire et instruction civique, est-ce la même chose ? Pourquoi l'histoire éclipse-t-elle toujours la géographie ? L'histoire est-elle seulement l'histoire de France ? S'il s'agit de recherches documentaires, ne concerne-t-elle pas aussi la filière STT ? Pourquoi le Français est-il validé dès la fin de première ? La langue française inscrite dans la constitution par F. Mitterrand ne fait-elle plus partie de la citoyenneté ? Qu'en est-il de l'histoire des sciences ? Pourquoi avoir supprimé les mathématiques dans les filières L ? La conscience historique est-elle scientifique ? Pourquoi la filière littéraire classique, historiquement filière d'excellence (celle des humanités, cf le Traité des Etudes de Rollin) est-elle tombée en désuétude ? Les élèves n'auraient-ils pas leur mot à dire en ce domaine ? Pourquoi l'histoire de la télévision n'est-elle pas au programme ? N'est-elle pas le socle fondamental de la culture du monde actuel ?
@Gé: de ce que j'en vois dans l'enseignement du collège par exemple: les causes et les conséquences sont détaillées et discutées; l'histoire et l'instruction civique sont scindées mais avec des passerelles; la géographie est bien présente! Pour tout le reste: sur l'histoire des sciences (épistémologie), pour moi, c'est toujours un grand manque, mais il semblerait que cela change (en tout cas du côté des chercheurs justement); je ne crois pas que la filière littéraire soit tombée en désuétude? Au contraire, il semblerait que ces "profils" soient plus recherchés (d'où le reste d'ailleurs).
Et, non, pas l'histoire de la télévision au programme!!!
L'épistémologie qui concerne les historiens est l'histoire de l'histoire, autrement dit de l'oubli. L'épistémologie aussi a une histoire, semble-t-il..
Quant à l'histoire de la télévision, elle devrait être prise au sérieux (la télévision du corps politique était dans mon sujet de mémoire, Rennes II, mention TB, 1978).
@Gé: épistémologie > histoire des sciences à laquelle je pensais (cf J.M Lévy-Leblond). Pour la télévision, oui bien-sûr, mais pas au lycée (la philosophie donne de bon 'outils' pour penser par soi-même et analyser, par exemple). Bon week-end.
je suis contre le fait de supprimer des matières même si elles n'ont pas grand chose à voire avec la spécialité choisie. En terminale un élève peut encore changer d'idée et avoir envi de changer d'option et l'histoire peut manquer.