Le Tigre et la Télévision
Par Véronique Rabuteau le samedi 12 juillet 2008, 07:05 - Communauté - Lien permanent

Non, je n'oublie pas la suite de la traduction de Bruce Schneier "Sécurité et comportement humain". J'aimerais vous y voir! Surtout quand l'auteur se prend à parler de "Probabilités", mot qui a tendance à me faire fuir aussi sûrement que si je rencontrais un tigre à dents de sabre au détour d'une rue (vous comprendrez en lisant la suite!).
Cette partie est encore passionnante et nous concerne de près dans nos rapports à l'information qui nous entoure. Vous remarquerez également à sa lecture que l'auteur applique à sa démonstration les procédés qu'il décrit afin, sans doute, que nous mémorisions ses propos et retenions son argumentaire (mais le contraire eut été étonnant et absurde, non?). C'est très efficace. Bonne lecture et souvenez-vous de l'exemple du tigre...
Probability Heuristics / Heuristique des Probabilités
La seconde aire qui peut contribuer à formuler de mauvais compromis en matière de sécurité, c’est la probabilité.
Si nous faisons un mauvais calcul de probabilité, alors nous obtiendrons le mauvais compromis.
Généralement parlant, nous – en tant qu’espèce – ne sommes pas doués pour les grands nombres. Une quantité phénoménale d’écrits porte sur le sujet, due à des auteurs comme John Paulos (ref 27) et d’autres. La phrase qui dit : « 1,2,3, beaucoup » prend tout son sens en terme d’évolution. Nous nous débrouillons beaucoup mieux avec les petits nombres qu’avec les grands. Qu’il y ait une ou dix mangues est une distinction importante, mais qu’il y en ait 1.000 ou 5.000 l’est beaucoup moins – pour le dire autrement : ça fait beaucoup de mangues. La même chose arrive avec les probabilités. Nous savons évaluer 1 sur 2 vs 1 sur 4 vs 1 sur 8, mais sommes beaucoup moins bons quand il s’agit de 1 sur 10.000 vs 1 sur 100.000. C’est comme la plaisanterie : « la moitié du temps, un quart de temps, un huitième de temps, presque jamais ». Et si ce que vous mesurez arrive 1 fois sur 10.000 ou sur 10 millions, c’est la même chose : presque jamais.
Qui plus est, il y a des systèmes heuristiques associés aux probabilités. Ils ne sont pas spécifiques au risque, mais ils peuvent contribuer à sa mauvaise évaluation. Il est clair que la capacité de notre cerveau à estimer rapidement des probabilités rencontre toutes sortes de problèmes.
The Availability Heuristic / Heuristique de la Disponibilité (ou disponibilité heuristique?)
Ce terme est très large et va assez loin dans l’explication de la façon dont nous composons avec le risque et les compromis.
A l’origine la « disponibilité heuristique » signifie « évaluer la fréquence d’une classe ou la probabilité qu’à un évènement d’advenir en utilisant les occurrences et les exemples par lesquels il vous viennent à l’esprit » (“assess the frequency of a class or the probability of an event by the ease with which instances or occurrences can be brought to mind.”) (ref28).
Dis autrement : dans chaque processus de décision, les choses dont on se souvient facilement (qui sont “disponibles) ont plus de poids que les données dont on a du mal à se souvenir. En général cette heuristique de la disponibilité est un bon raccourci. Toutes choses étant égales, il est plus facile de se souvenir des évènements communs de ceux qui ne le sont pas. Donc, il est normal de ce servir d’un tel système. Mais, comme dans tous les systèmes heuristiques, il y a des zones où ils ne fonctionnent pas et conduisent à des biais. Il y a d’autres raisons que l’occurrence (la fréquence) qui font que certaines données sont plus accessibles. Les évènements qui sont les plus récents sont les plus accessibles. Ceux qui sont plus chargés émotionnellement le sont aussi. Ceux qui sont plus vivants également. Etc.
Il n’y a rien de nouveau à considérer les systèmes heuristiques de la disponibilité et leurs effets sur la sécurité. J’ai écris sur la question dans « Beyond Fear » (ref 29), même si je ne les appelais pas ainsi. Le professeur de sociologie Barry Glassner a consacré presque un ouvrage entier à expliquer comment ils affectent notre perception du risque (ref 30). Chaque livre dédié aux processus d’élaboration des décisions aborde la question. Pour ne citer qu’une seule expérience simple : on a posé la question suivante à 31 sujets : « Dans un l’échantillon d’un texte tout à fait basique en anglais est-il plus probable d’avoir un mot qui commence par la lettre K, ou bien de trouver la lettre K en troisième position dans le mot (sans tenir compte des mots de moins de trois lettres) ? » Environ 70% des gens ont répondu qu’il y avait plus de mots commençant par K que de K en 3ème position, même si, de fait, il y a presque le double de mots dans ce cas. Mais, simplement parce que les mots commençant par K viennent plus facilement à l’esprit, les gens ont surestimé leur fréquence relative.
Lors d’une autre expérience, plus en prise avec la réalité, 32 personnes furent divisées en deux groupes. On demanda à l’un des groupes de passer un peu de temps à imaginer que son équipe de foot universitaire allait réussir pendant la saison à venir, et on demanda à l’autre groupe d’envisager la possibilité que son équipe allait perdre. Ensuite, les deux groupes furent interrogés sur les perspectives de leurs équipes. Pour les sujets qui avaient imaginé une équipe performante, 63% prédirent une excellente saison. Pour les autres, seulement 40% firent la même prévision.
Le même chercheur fit une autre expérience avant l’élection présidentielle de 1976. Les personnes à qui l’on avait demandé d’imaginer la victoire de Carter étaient plus enclins à penser qu’il allait gagner, et ceux qui imaginaient la victoire de Ford étaient plus enclins à croire qu’il allait gagner.
Ce type d’expérience a été répété plusieurs fois et démontre uniformément que le fait d’imaginer une issue particulière la fait apparaître plus probable par la suite.
L’incarnation des souvenirs est un autre aspect de la disponibilité heuristique qui a été étudié. Les décisions des gens sont plus marquées par des informations « vivantes » (concrètes) que par des concepts ou des statistiques. (ref33)
Voici simplement une expérience parmi de nombreuses autres qui démontre ceci. Dan la première partie de l’expérience les sujets ont lu un rapport de justice décrivant un accident qui met en cause un conducteur en état d’ivresse. L’accusé a grillé un stop en sortant d’une fête et a percuté un camion poubelle. Aucun alcotest, ni aucune prise de sang n’a été faite, c’est simplement un faisceau de circonstances. Après avoir lu le rapport, les sujets sont divisés en deux groupes et on leur donne 18 rapports de preuves à lire : neuf sont écrits par la partie adverse qui prouve la culpabilité du conducteur et neuf par l’avocat de la défense qui prouve qu’il n’est pas coupable. Les sujets du premier groupe prennent connaissance du rapport de la partie adversaire écrit dans un style neutre et de deux de la défense écrit dans un style incarné, pendant que les sujets du deuxième groupe ont l’inverse. Voici un exemple d’une description neutre et d’une description incarnée du même fait : - En allant vers la porte de sortie Sanders (l’accusé) s’est heurté à une table renversant un bol qui est tombé sur le sol. - En allant vers la porte de sortie Sanders s’est heurté à une table renversant un bol de guacamole qui est tombé sur le sol et s’est répandu sur le tapis blanc. En voici une autre de la défense : - Le propriétaire du camion poubelle a admis après enquête croisée que son camion est difficile à voir de nuit à cause de sa couleur grise. - Le propriétaire du camion poubelle a admis après une enquête croisée que son camion est difficile à voir de nuit à cause de sa couleur grise. Le propriétaire du camion a déclaré que ses camions sont gris parce que « sa cache la saleté », et il a ajouté « vous voudriez quoi, que je les peigne en rose ? »
Après tout ceci, on a demandé au sujets de se prononcer sur le taux d’alcoolémie de l’accusé, sa culpabilité, et le verdict que le jury devrait rendre. Les résultats furent intéressants. Les rapports incarnés versus les rapports neutres n’eurent aucune incidence sur le jugement des sujets juste après leur lecture mais, quand on leur reposa la question 48 heures plus tard, - on leur demanda de se prononcer comme s’ils jugeaient l’affaire pour la première fois – ils étaient plus marqués par les arguments incarnés. Les sujets qui avaient lu les arguments incarnés de la défense et les arguments neutres de la partie adverse étaient plus portés à conclure à l’innocence du défendant, et les sujets qui avaient lu une description neutre de la défense et incarnée de la partie adverse étaient plus portés à juger l’accusé coupable.
La morale de cette histoire est que les gens sont plus convaincus par une histoire incarnée, personnelle que par des faits et des statistiques possiblement parce que ils se souviennent mieux de ces arguments.
(…) Un souvenir peut être particulièrement vivace également parce qu’il provient d’une éventualité extrême et qu’il a par conséquence peu de chance de se produire (exemple d’expérience donné sur une maladie, ndt). Plus généralement ce genre de choses est appelé « négligence de probabilité » : la tendance qu’ont les gens d’ignorer les probabilités dans ce qui est chargé émotionnellement. Les risques liés à la sécurité rentrent certainement dans cette catégorie et notre obsession envers les risques liés au terrorisme par rapport aux risques plus communs en est un exemple.
La disponibilité heuristique explique aussi des biais internes. Des événements qui se sont déjà produits sont, presque par définition, plus faciles à imaginer que des évènements qui ne se sont pas produits, et les gens, rétroactivement, surestiment leur probabilité de se produire. (exemples) Comme je l’ai dit au début de ce chapitre, la plupart du temps la « disponibilité heuristique » est un bon raccourci mental. Mais, dans notre société moderne, nos sens sont très marqués par les médias. Cela souligne (screws up) les facteurs d’accessibilité, d’évènements incarnés et frappants, et signifie que les systèmes heuristiques commencent à échouer. Quand les gens vivaient dans des tribus primitives si l’idée d’être mangé par un tigre à dents de sabre était plus probable que celle d’être écrasé par un mammouth, il est raisonnable de penser que, pour les gens qui vivaient à cet endroit précis, ils seraient effectivement plus sûrement mangés par un tigre à dents de sabre qu’écrasés par un mammouth. Seulement, maintenant que nous avons des informations qui nous sont fournies la télévision, les journaux et Internet, ce n’est plus nécessairement le cas. Ce que nous lisons, ce qui devient incarné pour nous peut être quelque chose de rare et de spectaculaire. Cela peut être une fiction : un film ou un show télévisé. Il peut s’agir d’un message marketing, commercial ou politique. Et, souvenez-vous, les médias visuels sont plus vivaces que les médias écrits (imprimés).
L’ heuristique de la disponibilité est moins performante car les souvenirs incarnés sur lesquels elle fonctionne de sont pas pertinents dans notre situation. Et, pire, les gens ont tendance à ne pas souvenir où ils ont entendu parler de quelque chose, ils se souviennent juste du contenu. Donc même si au moment où on leur délivre un message il estiment que la source n’est pas fiable, leur mémoire ne se souviendra probablement pas dans le temps de la source de l’information au profit du message en lui-même.
Nous, dans l’industrie de la sécurité, avons l’habitude des effets de cette heuristique de la disponibilité. Ils contribuent au « risque du jour » (en français dans le texte) que l’on voit si souvent dans l’esprit des gens. Cela explique pourquoi les gens surévaluent les risques rares et sous-estiment les risques communs (ref 39). Cela explique pourquoi nous passons tant de temps à nous défendre contre ce qu’ont faits les « mauvais garçons » la dernière fois, et à ignorer quels nouveaux trucs ils pourraient bien faire la prochaine fois. Cela explique pourquoi nous nous inquiétons des risques qui sont exposés dans les actualités au dépend de ceux qui ne le sont pas, ou de risques rares qui viennent d’histoires personnelles et chargées d’émotion au dépend de risques qui sont tellement communs qu’ils sont présentés sous forme de statistiques.
A suivre: Représentativité




Commentaires
Mais comment tu prends le temps ???????
ça serait joli des camions poubelles roses...
Bon WE et fais gaffe aux mammouths
biz
Bonjour, je viens de lire les commentaires que tu avais mis sur mon blog en mars. Le 3 mars était décisif, car j'allais avoir mon premier entretien d'embauche... Et j'ai été embauchée ! ^^ Merci pour le conseil en ce qui concerne les illustrations.
Très intéressant, la "disponibilité heuristique" : je ne connaissais pas l'expression, me voilà renseignée grâce à toi.
Bonne continuation.
@BJC: hum! je me suis levée un peu tôt ce matin!
@Eutheka: merci de donner des nouvelles, cela fait plaisir! A bientôt.
Intéressant. Le concept d'availability heuristic semble avoir été promu aussi par Tversky et Kahneman (prix Nobel d'économie). Afin que nul ne défasse le lien unique que cette plate forme a permis, question banco : pourquoi y 'a pas de Prix Nobel de Mathématique ?
Je ne voudrais pas faire dans le troll, mais je crains que ces théories soient dépassées par l'automatisation des algorithmes,
cf. www.feelix-growing.org etc.
Les japonais préparent des robots affectifs pour les derniers soins en maison de retraite, ils ne veulent pas de main d'oeuvre étrangère pour ça. Et la commission de Bruxelles investit dans des recherches dans le même sens. On n'arrête pas le progrès.
Bonjour, encore merci d'être venue sur mon blog Optimismes. Je vous informe donc que je viens d'insérer en ligne ma première fiche environnement.
"Je trouve votre site super sympa"mais comment mets t'ont des images ou des médiats sur les billets. Merci !
@aperto libro: pour le prix Nobel de mathématiques, je crois qu'on ne sait pas vraiment (sinon médaille Fields);
pour "l'automatisation des algorithmes", je ne pense pas que les choses soient dépassées; sans être spécialiste de ces questions (loin de là!!), je pense que Bruce Schneier doit le succès de "ses" algorithmes au fait qu'il ait intégré ce type de paramètres heuristiques. Et, au-delà, c'est une façon de penser que je trouve au contraire très utile pour l'avenir.
@Le battant: bonjour, merci de votre passage; je ne peux remonter jusqu'à vous par le lien; je vais rechercher, mais, en attendant, pour les images: il suffit de cliquer par exemple sur l'icone dans le menu du billet avec la petite montagne; cela ouvre le gestionnaire de médias; vous y entrez votre image puis, vous cliquez sur la croix à côté, vous choississez l'emplacement de l'image (gauche, droite...) et vous cliquez sur insérer.
Pour les vidéos: quand elles proviennent de sites types Youtube ou autres, les codes sont donnés, il suffit de pratiquer le coupé/collé pour l'importer dans le billet, puis d'ajouter en début /// html et à la fin après le code///
Voilà!
... Coucou Véro !
Epoustouflante réalité... Il est vrai que nous sommes trop basés en France sur le curatif et non sur le préventif... La gestion des risques c'est aussi cela... Le fameux "primum non nocere" d'Hippocrate (d'abord ne pas nuire)... Mais que de mentalités et d'habitudes à remanier !!!
Je comprends mieux pourquoi Scrat court désespérément après ce foutu gland
Sylve :D (pour Scrat!)
Bonjour
Je vous remercie pour les informations que vous m'avez transmis pour les intercessions de médias, je vais essayer prochainement.
Encore merci également pour votre commentaire par rapport a ma première Fiche sur les énergies renouvelables. (cela est très intéressent)
je me permet d'inviter toutes personnes intéressé par le domaine des énergies renouvelables a venir sur mon blog optimismes et a lire mes fiches dont je suis en cours de rédaction de la deuxième.
Bonjour! De rien, ce n'est pas grand chose; je viendrai lire la suite.