"Je me souviens, dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre, un journaliste m’a demandé : « Comment pouvons-nous faire pour que ceci ne se reproduise jamais ? » ; je lui ai répondu : « C’est simple, il suffit de garder au sol tous les avions ». C’est évidemment un compromis intenable pour une société comme la nôtre. Mais, dans les heures qui ont suivi l’attaque terroriste, c’est exactement ce que nous avons fait. Lorsque nous ne savions pas l’ampleur des attaques, laisser les avions au sol était un compromis parfaitement raisonnable. Et même aujourd’hui, plusieurs années après l’évènement, je n’ai jamais entendu remettre en cause cette décision. Il est absurde de penser la sécurité en terme d’efficacité. « Ceci est-il efficace contre la menace ? » est la mauvaise question à se poser. Vous devez vous dire : « Est-ce un bon compromis ? ». Les gilets pare-balles ont faits leurs preuves mais, pour la plupart d’entre nous, vivant dans des pays industrialisés et relativement sécurisés, porter en permanence un gilet pare-balles n’est pas un bon compromis (…). Dans d’autres parties du monde, cela le devient.

Nous faisons ce type de compromis tous les jours. Nous les faisons quand nous décidons de fermer nos portes à clé en partant le matin, lorsque nous choisissons un itinéraire routier, ou lorsque nous déterminons un moyen de paiement (chèque, carte de crédit ou liquide). Souvent, ils ne sont pas l’unique facteur de décision, souvent nous n’y réfléchissons même pas. Ces compromis sont instinctifs (intuitives). Ces choix ont une place centrale pour la vie sur notre planète. Chaque être vivant fait des compromis à la sécurité - principalement en tant qu’espèces en évoluant d’une façon plutôt que d’une autre – mais aussi à titre individuel.

Imaginez un lapin assis dans un champ, tranquillement en train de manger. Soudain, il perçoit la présence d’un renard. Il va devoir faire un compromis : dois-je rester ou dois-je m’enfuir ? Les lapins qui savent faire les bons compromis restent en vie et se reproduisent, les autres seront mangés. Ce qui veut dire, qu’une espèce comme l’espèce humaine, qui a plutôt bien réussi, devrait être particulièrement performante en matière de compromis nécessaires à la sécurité. Et pourtant, nous semblons désespérément mauvais sur la question. Nous nous trompons tout le temps. Nous surestimons certains coûts et en minimisons d’autres. Même pour des compromis simples, nous avons tord, et encore tord, tout le temps. Un Vulcain qui déciderait d’étudier les comportements humains en matière de sécurité trouverait tout cela complètement illogique.

La vérité est que nous ne sommes pas si mauvais en matière de compromis. Nous sommes très bien adaptés pour faire face aux problématiques d’un petit groupe d’hominidés dans les vastes plaines d’Afrique de l’Est ; c’est juste que l’environnement à New-York est différent de celui du Kenya en 100.000 avant JC. Alors, notre sentiment de la sécurité diffère de celui de sa réalité, et nous prenons les mauvaises décisions.

Il y a plusieurs aspects du compromis qui peuvent dysfonctionner. Par exemple :

1. la gravité du risque; 2. la probabilité du risque; 3. l’ampleur des coûts; 4. comment les mesures prises vont-elles pouvoir diminuer le risque; 5. comment l’on peut comparer correctement le risque et ses coûts.

Plus votre perception diverge de la réalité dans l’un de ces cinq points, plus vous avez de chances de faire les mauvais compromis (…).

Beaucoup de ceci peut-être mis sur le compte de l’ignorance pure et simple. Si vous pensez que le taux de criminalité dans votre ville est inférieur de ce qu’il est réellement, alors vous allez faire les mauvais compromis en matière de sécurité.

Mais, je m’intéresse plus aux différences qui ne peuvent pas si facilement s’expliquer entre perception et réalité de la sécurité. Pourquoi par exemple, lorsque quelqu’un sait que les automobiles tuent 40.000 personnes chaque année aux Etats-Unis, alors que les avions n’en tuent q’une centaine dans le monde, pourquoi cette personne est-elle plus effrayée par les avions que les voitures ? Pourquoi alors que l’empoisonnement par la nourriture tue 5.000 personnes chaque année dans le monde, et que les terroristes responsables du 11 septembre en ont tué 2.973 au cours d’un événement unique, pourquoi dépensons-nous des billions de dollars chaque année pour la lutte contre le terrorisme (sans parler du coût des guerres en Iraq et en Afghanistan), alors que, en 2007, le budget total de la Food and Drugs Administration est seulement de 1.9 billions.

Je suis convaincu que ces compromis irrationnels peuvent être expliqués par la psychologie. Qu’il est spécifique du fonctionnement de nos cerveaux d’être plus effrayés par le fait de voler que de conduire, de dépenser plus d’argent et de temps à la lutte contre le terrorisme que contre l’empoisonnement et, au-delà, que ces comportements apparemment irrationnels ont une bonne raison d’exister dans le processus de l’évolution : ils nous ont bien servi par le passé.

Comprendre ce qu’ils sont, pourquoi ils existent et pourquoi ils nous conduisent à prendre tant de mauvaises décisions en terme de sécurité est un enjeu primordial aujourd’hui (…).

Le sens commun face au risque(Conventional Wisdom About Risk)

La plupart du temps, quand la perception de la sécurité ne s’accorde pas avec sa réalité, c’est que la perception du risque ne s’accorde pas à la réalité du risque. Nous avons de mauvais sujets d’inquiétude, accordant trop d’attention à des risques mineurs, et pas assez à des risques majeurs. Nous n’en prenons pas la juste mesure, soit à cause de mauvaises informations ou de mauvais calculs mathématiques. Mais il y a quelques pathologies générales qui reviennent régulièrement : Dans mon livre « Beyond Fear », j’en ai listé cinq :

- la plupart des gens exagèrent l’importance des risques rares et spectaculaires et minimisent les autres ; - les gens ont du mal à estimer des risques pour tout ce qui est différent de leur situation habituelle ; - les risques personnifiés ont plus d’impact que les risques impersonnels ; - les gens sous-estiment les risques qu’ils prennent volontairement et surestiment ceux sur lesquels ils n’ont pas d’emprise ; - et enfin, les gens surestiment les risques dont ils ont entendu parler et qui demeurent un objet de curiosité pour le grand public ;

David Ropeik et George Gray dressent une liste plus longue dans leur livre: Risk: A Practical Guide for Deciding What’s Really Safe and What’s Really Dangerous in the World Around You("Le risque: un guide pratique pour décider ce qui est vraiment sûr et ce qui est vraiment risqué dans le monde qui vous entoure"):

. La plupart des gens craignent plus les risques nouveaux que ceux qu’ils ont déjà côtoyé. Pendant l’été 1999, les new-yorkais craignaient le virus West Nile (transporté par certains moustiques) qui n’avait jamais été observé aux Etats-Unis ; pendant l’été 2001, alors même que le virus continuait à donner des signes d’activité et que quelques personnes étaient contaminées, l’appréhension est retombée. Le risque était toujours là, mais les new-yorkais avaient vécu avec pendant un certain temps. La familiarité leur faisait considérer le risque autrement.

. la plupart des gens sont moins effrayés par les risques naturels que part ceux qui sont l’oeuvre de l’homme; beaucoup de personnes craignent les radiations nucléaires ou les effets des ondes émises par les téléphones portables, alors que les risques induits par les radiations solaires sont beaucoup plus grands.

. La majorité des gens sont moins effrayés des riques qu’ils ont choisis que par ceux qui leurs sont imposés. Les fumeurs sont moins inquiets des risques induits par la fumée des cigarettes que par les pollutions de l’air sur leur lieu de travail, là où il n’ont que peu de choix.

. la plupart des gens sont moins effrayés par un risque si celui-ci leur apporte aussi un bénéfice ; certains risquent de mourir dans un tremblement de terre, ou d’y être blessé en habitant San Fransisco ou Los Angeles simplement parce qu’ils aiment ces endroits ou qu'ils y trouvent du travail (…).

. la plupart d’entre nous est beaucoup plus effrayé par le risque qui peut provoquer une mort horrible – mangé par un requin – que par la perspective de mourir d’une attaque cardiaque – le N° un des tueurs aux Etats-Unis.

. la plupart est plus effrayé par la perspective d’un risque qu’ils ne contrôlent pas comme voler en avion ou être assis à la place du passager à côté d’un conducteur.

. la plupart des gens est moins effrayée par un risque émanant d’un endroit, de gens, de sociétés, de gouvernements en qui ils ont confiance que ceux provenant d’une source en qui ils n’ont pas confiance. Imaginez que l’on vous propose deux verres d’eau limpide et que vous deviez en boire un ; l’un vient de chez une grande marque d'eau minérale (Oprah Winfrey), l’autre d’une entreprise chimique ; la plupart des gens choisira le premier sans même savoir ce que contient réellement le verre.

. nous sommes plus sensibles aux risques dont nous sommes avertis qu’à ceux pour lesquels nous ne le sommes pas. En 2001, la peur du terrorisme était si présente que la menace de la criminalité citadine ou du réchauffement climatique était beaucoup moins présentes ; et d’autres risques sont minimisés non parce qu’ils n’existent plus, mais simplement parce que nous en sommes moins avertis.

. nous sommes beaucoup plus sensibles aux risques sur lesquels subsistent beaucoup d’inconnues et moins sensibles à ceux que nous connaissons mieux, ce qui explique que nous allons au devant des nouvelles technologies avec un intérêt initial fort.

. les adultes sont plus conscients des risques qu’encourent leurs enfants que de ceux qui les concernent (…).

. vous êtes généralement plus effrayé par un risque qui vous menace directement que s’il concerne les autres. (…).

A la lecture de ces listes*, ce qui est frappant, c’est combien beaucoup d’entre eux semblent raisonnables. Cela est cohérent pour deux raisons. La première est que notre perception du risque est profondément ancrée dans notre cerveau, résultat de millions d’années d’évolution. La seconde c’est que nos perceptions du risque sont plutôt bonnes et nous ont gardé en vie pendant ces millions d’années d’évolution.

(* un tableau récapitulatif est proposé dans le texte d’origine)

Quand notre perception du risque nous fait défaut aujourd’hui, c’est qu’il s’agit de nouvelles situations qui arrivent plus vite que le temps d’adaptation nécessaire : des situations qui existent dans le monde de 2007 qui n’existaient pas dans celui de 100.000 ans avant JC.

Un peu comme un écureuil dont les subterfuges qui lui permettent habituellement d’échapper à ses prédateurs sont sans succès face à une voiture, ou comme un pigeon voyageur qui sait échapper au faucon mais pas à une balle, nos capacités innées à faire face au risque peuvent échouer quand elles sont confrontées à des choses telles que la société moderne, la technologie ou les médias. Et, pire encore, quand elles peuvent être conduites à l’erreur par des politiciens, des experts en marketing, etc, qui exploitent nos failles pour leur profit. Pour comprendre tout cela, nous devons d’abord comprendre le cerveau".

A suivre : Le Risque et le Cerveau…

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